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    Les Mythes de Cthulhu

    « J'ai vu s'ouvrir l'univers des ténèbres où tournent les planeètes noires. Elles tournent dans son horreur inconnue : sans ordre, sans éclat et sans nom » Némésis

    (texte de postface des éditions Rackham) « Je me suis rapidement aperçu que les moyens traditionnels de la bande dessinée n'étaient pas suffisants pour représenter l'univers de Lovecraft, et j'ai commencé à expérimenter de nouvelles techniques, comme le monotype ou le collage. Ces monstre sans forme, comme ceux que j'ai créés dans El Eternauta sont ainsi faits parce que je ne voulais pas me limiter à donner au lecteur ma propre représentation de ces monstres ; je voulais qu'il y ajoute du sien : qu'il utilise cette base informe que je lui donnais, pour y greffer ses propres frayeurs, sa propre peur. [...] Au début, il s'agissait d'un défi : je voulais savoir si j'étais capable de dessiner ce que Lovecraft écrivait. J'ignore si j'ai réussi, mais je peux vous assurer que, pendant deux ou trois ans - je ne me souviens pas exactement combien de temps ce travail m'a pris-, j'ai vécu complètement immergé dans le monde de Lovecraft. [...] Et j'expérimentais de nouvelles techniques, tout en essayant de restituer le plus fidèlement possible ce que l'écrivain avait imaginé dans ses nouvelles. »

    Par ces mots, tirés d'une interview de 1989, Breccia donne le sens ultime de son travail d'adaptation des Mythes de Cthulhu. Dans le même entretien, il ajoute que sa rencontre avec l'œuvre de l'écrivain de Providence a été totalement fortuite : la veille d'un long voyage en train de Madrid à Milan, il avait acheté une édition de poche de l'Abomination de Dunwich (ou, peut-être, du Cauchemar d'Innsmouth). La lecture de ces pages dans le train aurait fait naître dans l'esprit du dessinateur l'idée d'adapter Lovecraft en bande dessinée.

    Dans les entretiens de Juan Sasturain (datant de l'automne 1987 et recueillis dans le volume Breccia, el Viejo), Alberto Breccia situe cet épisode en 1959, au cours de son tout premier voyage en Europe. Quatorze ans vont s'écouler avant que Breccia commence l'adaptation du premier Mythe. Au cours du même entretien, il ajoute : « ... À cette époque, j'avais rassemblé tous les textes des Mythes, je les avais bien étudiés et je sentais d'être en mesure de les adapter. Quoi qu'il en soit, j'ai dû réaliser plusieurs essais de la première adaptation, Le cérémonial. Ils n'ont rien donné et je les ai jetés. [...] Je ne me rappelle plus l'ordre exact, mais après Le cérémonial j'ai dessine Le Cauchemar d'Insmouth et Le monstre sur le seuil; c'est avec ces trois travaux qu'en 1973 j'ai pris la décision de partir [pour l'Europe]. [...] Des nouvelles perspectives s'ouvraient à moi ; je n'étais plus un salarié mais un professionnel qui pouvait consacrer le temps qu'il fallait à chaque travail. Je commençais à goûter au plaisir de dessiner d'une autre façon. Je ne sais pas, j'ai du mal à expliquer ce que je ressentais.»

    Breccia, en réalité, ne faisait que renouer avec une fréquentation commencée encore plut tôt. Dès sa jeunesse, le dessinateur avait dû lire, avec les pages de Lord Dunsany ou de Lafcadio Hearn, les œuvres de Lovecraft dans l'édition argentine de la revue Weird Tales. Le temps et les lectures successives avaient probablement effacé le souvenir de l'écrivain ; peut-être seulement son nom, puisque les atmosphère oppressantes de Lovecraft ou de Dunsany n'avaient jamais cessé d'alimenter l'imaginaire du maître uruguayen. Pendant toute sa longue carrière, il ne cessera jamais d'en faire une de ses principales références. Au début des années 1970, Breccia explorait la brumeuse région qui se trouve entre littérature et bande dessinée. Ses motivations étaient en même temps d'ordre théorique (comment « mélanger » les genres tout en gardant les caractéristiques qui leur sont propres), formel (enrichir la « grammaire » de la bande dessinée de nouveaux artifices narratifs) et enfin plastiques.

    Le dessinateur avait commencé, en collaboration avec Norberto Buescaglia, l'adaptation en bande dessinée de Rapport sur les aveugles, extrait du roman Héros et tombes d'Ernesto Sabato. Le travail de découpage était terminé, et une bonne partie de l'œuvre était au stade de crayonné. Mais ce travail - qui finalement verra le jour presque trente ans plus tard - n'avait pas plu à Sábato. L'écrivain ne souhaitait pas que l'on modifie, même de façon marginale, le texte de son œuvre. Breccia et Buscaglia, dans leur travail, avaient dû plier le texte aux nécessités de l'adaptation et, face aux énormes difficultés que supposait la contrainte imposée par Sábato, ils avaient finalement décidé d'abandonner le projet. Breccia s'était douc retourné vers Lovecraft, qu'il venait de redécouvrir ; après avoir adapté lui-même Le Cérémonial, il avait proposé à Buscaglia de poursuivre la collaboration commencée avec Rapport sur les aveugles et adapter les autres récits du cycle de Mythes.

    Ce choix n'est pas surprenant si l'on pense aux similitudes qui existent entre les atmosphères de Lovecraft et celle du roman de Sábato ; Breccia voulait utiliser le dessin pour reproduire ces sensations d'angoisse que Lovecraft parvenait si admirablement à construire avec les mots. Le dessinateur voulait produire des images susceptibles de réveiller chez le lecteur les peurs qu'il garde enfouies en lui. Le point central de sa recherche devient donc l'élaboration d'éléments formels et d'un langage plastique qui alimentent une sensation d'horreur et suggèrent la présence inquiétante de mondes et de créatures invisibles mais sensibles, l'immanence d'un univers parallèle, origine et négation du nôtre.

    L'adaptation de Breccia et Buscaglia se base essentiellement sur les images ; le texte, le plus souvent des citations du texte original, constitue le fil rouge de la narration, presque toujours menée en première personne et avec peu de dialogues. Dans les ébauches de ces histoires qui sont arrivées jusqu'à nous, Breccia se limite à un découpage sommaire : les personnages sont à peine esquissés, les volumes simplement mis en place, les détails pratiquement absents. Et aux endroits qui, dans l'œuvre finalisé, seront occupés par les plus extraordinaires inventions graphiques du dessinateur, on trouve souvent les mots : « voir texte. »

    Ce qui saute aux yeux à la vue des originaux de ces pages, c'est une sorte d'instantanéité de la création, fruit de l'inspiration, de la maîtrise et du hasard, dans le but de plier la matière à son vouloir. Dans les puissants coups de pinceau qui donnent vie aux monstres lovecraftiens, dans les papiers collés si sèchement déchirés qui se transforment en paysages désolés, dans le souffle qui étale l'encre de Chine sur la feuille pour en faire des arbres squelettiques, ressort intacte la relation torturée et presque physique que Breccia entretenait avec le dessin. Comme pour accroître l'effet produit sur le lecteur par ces sortes de taches de Rorschach, Breccia choisit de représenter notre univers, qui s'oppose à celui de Yog-Sothoth, dans un style réaliste qui frôle souvent l'académisme.

    Le but est atteint ; à mesure qu'il cherche à déchiffrer et à donner un sens à cette matière « d'un autre monde », le lecteur est pris au piège de ses propres angoisses et phobies. Comme dans les pages de Lovecraft, un sentiment de gène et d'horreur ne tarde pas à se matérialiser, inquiétant et insondable. Il n'y a pas de doute, le monde oppressant et halluciné de l'écrivain de Providence se reproduit, intacte, dans l'œuvre de Breccia. Plus de quarante ans après leur réalisation, les Mythes de Cthulhu sont un exemple ineffable des complexes relations entre littérature et bande dessinée.

    Les récits qui constituent le cycle des Mythes de Cthulhu ont été réalisés en moins de deux ans, de 1973 à 1975 et ont été publiés pour la première fois dans la revue italienne Il mago à partir de novembre 1973. Le premier recueil en volume, publié par l'éditeur italien L'isola Travota en 1978, et sur lequel se sont basées toutes les éditions successives, ne comprenait pas _Celui qui chuchotait dans les ténèbres_qui a été publié pour la prenière fois en 1979 dans la revue argentine Il Pendulo. La photogravure de cette édition a été réalisée en partant des planches originales, à l'exception de Celui qui hantait les ténèbres, qui a été repris de l'édition italienne car la plupart de ses pages ont été perdues.

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